Il y a cinq ou six ans, mon professeur de français m'a offert un livre.
Le Neveu de Rameau, de Diderot.
Je devais être en première.
Il me l'avait confié avec un genre de lueur dans les yeux, comme
convaincu que j'y trouverais quelque chose d'unique, de spécial. Je me
trompe peut-être, mais aujourd'hui encore, quand je le vois me tendre
l'objet, je vois le livre, et son regard.
Ce livre, je ne l'ai jamais lu.
D'abord par flemme. Je l'ai laissé traîner là, sur ma table de chevet,
sur mon bureau, dans ma bibliothèque. Je sais qu'il faudrait que je le
lise, ce foutu bouquin.
Aujourd'hui, il trône sur mon bureau, entre La Vie de Marianne et Opuscules sur l'Histoire. Deux livres étudiés à la fac, que j'ai pris, lus, annotés, relus, reposés, cent fois au cours de l'année.
Entre les deux, Diderot traîne. C'est une édition sans grand intérêt,
probablement publiée quelque part durant les années 70, qui porte
l'odeur du vieux papier, et jauni comme un livre qui se meurt.
Il ne se passe pas une journée sans que mon regard se pose dessus. Comme
si à tout instant, je pouvais décider de le saisir et de le dévorer.
Je n'y touche jamais.
Je sais que le jour où je me résignerai enfin,
je devrai accepter de n'y trouver que les histoires que l'auteur a
écrites, et pas celles que je voudrais y lire.
samedi 7 juillet 2012
mercredi 18 avril 2012
Phénoménologie du Chiffon Antistatique
-
Il faudra que tu m’expliques un jour pourquoi
tes lunettes sont toujours aussi dégueulasses.
Je la regarde d’un air indigné.
-
Ça me semble évident.
-
Ah oui ?
-
Oui. Ces lunettes ont vécu avec moi. Elles sont
parties au bout du monde et en sont revenues. C’est à travers elles que j’ai
affronté toutes les épreuves de la vie. Mon bac, mon premier rencard, ma
première cuite, mes concours, mon premier concert. J’ai vu tout ce que le monde
a vu, j’ai vu des choses que je serai le seul à jamais voir.
Tout ce que j’ai vu, je l’ai vu du point de vue de ces
lunettes. Chaque moment a laissé une
trace, une griffure, un peu d’encre, de poussière. Tu vois cette marque blanche
incrustée dans la monture ? Juillet 2011. On bossait dans une école au fin
fond de l’Argentine. Il y avait eu un incendie dans le dortoir des filles, rien
de grave, heureusement. Du coup on a dû poncer le mur avant de pouvoir le
repeindre. Avec juste du papier de verre et nos petits bras de touristes. Je
crois que ces trois jours là, j’ai pris plus de saloperies dans les poumons que
si j’avais passé dix ans à la mine.
Pourquoi tu voudrais que j’efface ça ? Ces expériences
font partie de mon identité, elles m’ont forgé, en même temps qu’elles
laissaient des traces imperceptibles sur ces lunettes. Les nettoyer, ça serait
me dépouille de mon histoire. Ça ne serait pas juste. Chaque expérience laisse
une griffure, une trace sur ces lunettes, et chacune d’entre elles met quelque
chose devant mes yeux. Chacune de ces marques modifient ma vision du monde, de
la même manière que mes expériences changent cette vision du monde. Ces marques
sont là pour me rappeler, chaque jour, chaque instant, de ce que je suis. Quel
sens auraient ses lunettes, si bêtement, elles me permettaient d’y voir ?
Quand je repense à ce moment, je l’imagine toujours écraser
une cigarette, souffler sa fumée, et me regarder d’un air moqueur. En réalité,
elle ne fumait pas. Je l’imagine simplement comme ça, pour lui donner une contenance,
et de toutes façons, il y a bien longtemps que plus personne ne fume dans les
lieux publics.
-
Tu as une métaphysique un peu compliquée. Je
crois surtout que tu t’en fous.
-
Ça t’apprendra à poser des questions à la con.
lundi 2 mai 2011
Cell
J'étais enfermé dans une cellule aux murs blancs, sans fenêtre, avec pour seule issue une porte en fer clouté qui me séparait du monde.
Je n'avais pu manger, ni dormir, ni boire, ni parler à quiconque, depuis tant de temps, que j'avais fini par accepter ma condition. Avec stoïcisme et résignation, je passais le plus clair de mon temps assis en tailleur au centre de ma cellule, et pendant tout ce temps, j'essayais d'apaiser mon esprit, de garder prise avec le peu de réalité qu'il me restait.
Car à rester, seul et enfermé, sans rien d'autre à faire que penser, sans jamais s'arrêter, sans jamais avoir quoi que ce soit pour se changer les idées, la folie devient une compagne aux promesses envoûtantes.
De sa voix enjôleuse, elle me promettait que je serais libre, que je connaîtrais la paix, que tout ce dont j'avais jamais rêvé serait à ma portée. Tout ce qu'elle voulait, en échange, c'était ma raison.
Elle revenait régulièrement, chaque jour plus tentatrice, chaque jour plus séduisante. Elle me montrait des univers, où ma seule limite serait mon esprit, et où je pourrais vivre libre.
Je ne sais pas ce qui m'a fait tenir. Un semblant d'éducation, un reste de raison, quelques repères, je suppose.
Non.
Attendez, ça me revient.
J'ai tenu grâce aux voix. Lorsque je collais mon oreille à la porte, attentif et silencieux, il m'arrivait parfois d'entendre au loin des voix qui parlaient entre elles. Souvent, elles parlaient de moi, de ma prison, à voix basse, vaguement triste. Il arrivait qu'elle me parlent, me racontent des histoires, mais alors, j'avais beau répondre, hurler, crier, personne n'entendait jamais ma réponse..
Savoir qu'au dehors, quelqu'un savait que j'existe m'empêchait d'embrasser pour de bon la folie. Sans rien savoir du temps qui passe, sans savoir si des jours, des mois et des années s'écoulaient, j'attendais.
Un jour vint mon jugement.
L'une des voix dit:
- On le débranche. Il est foutu.
- On compte jusqu'à trois. Voilà. A trois, j'allais mourir. C'était aussi simple que cela. Je regardai autour de moi. J'allais crever dans cette cellule, sans pouvoir rien faire.
- Un.
Je me jetai contre la porte de métal, rageant de frustration, et m'acharnai en hurlant et en tambourinant contre le battant. Il fallait sortir, et j'allais mourir ici si je ne faisais rien.
- Deux. Mes hurlements reprirent de plus belle, tandis que j'essayais d'enfoncer la porte. Celle-ci ne bougea pas.
- Et trois.
J'eus l'impression de tomber du haut d'une falaise. Derrière moi, la cellule s'enfonça dans des ténèbres, qui engloutissaient mon univers, et qui bientôt allaient me dévorer. Je crus renoncer.
Une idée me vint, si absurde qu'elle me semblait soufflée par ma folie elle-même. Je me mis à courir. Derrière moi, les ténèbres cherchaient à me happer, gagnant à chaque seconde un peu plus de terrain. Cette fois, je ne courais pas la porte, mais droit dans le mur, crispai mes épaules, me préparant à l'impact.
Le mur éclata en des milliers de fragments, et derrière le mur, un océan de lumière. Les ténèbres s'évanouirent, loin derrière moi.
La lumière s'atténua peu à peu, et révéla des formes floues devant moi, que je pus distinguer au bout de quelques secondes. Je reconnus le faux plafond d'un hôpital, qui faisait office de firmament, et, en guise d'étoiles, des néons blafards qui étoilaient la pièce.
Je pris une inspiration, m'assis sur mon lit, regardai le monde autour de moi avec un regard émerveillé.
Comme un patient qui s'éveille après trois mois de coma.
*
* *
Le dernier texte date de plus d'un mois. Putain. A mon tour de sortir du coma. Le temps d'un texte. Je croule sous les travaux d'écriture en ce moment, je n'ai même pas participé au concours organisé par mon ami HDB. Bref, ce blog prend racine.
Et Désolé, par avance, mais ça ne va pas aller en s'arrangeant. J'ai des partiels, des textes, puis je pars à l'étranger pendant un mois, puis en vacances. Donc dans le meilleur des cas, je ne reprendrai pas de rythme de travail régulier avant septembre. Je continuerai à poster occasionnellement, mais ne vous attendez pas à un texte pas semaine. Je ne peux simplement pas.
On se reverra en des temps meilleurs.
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