vendredi 1 février 2013

Ombres - Partie II/II




Avec, comme toujours, un peu de musique pour aller avec.


Le garçon n’a pas la moindre idée de ce que cette silhouette pourrait lui faire. Va-t-elle essayer de le tuer ? De l’enlever ? Ou simplement veut-elle l’aider ? L’enfant n’a aucun moyen de le savoir. Le calcul de survie est le plus fort, et le garçon choisit la fuite.
Il réfléchit à toute vitesse sur ce qu’il sait de ces apparitions. Leur manière d’apparaître, de disparaître… Bien que n’en ayant jamais touché, il suppose que les hommes-ombres ont la même consistance que des humains – ou qu’ils peuvent choisir de l’avoir.
Si ils avaient le pouvoir de traverser les murs, on ne les verrait jamais appuyés contre quoi que ce soit, ni même marcher, mais plutôt comme une flamme, toujours légèrement en l’air, jamais complètement appuyée contre une paroi, comme elle l’était il y a quelques instants.

Il tombe de son perchoir, sur le côté de la carriole, en plein milieu de la route. Le cavalier qui le suit, heureusement, le voit à temps et dévie sa route, manquant de heurter au passage un groupe de piétons, lesquels vocifèrent contre ce cavalier maladroit.
C’est juste assez pour attirer l’attention du garde, qui repère instantanément le garçon encore au sol. Il se met à sa poursuite, sans prendre garde à l’apparition, qui suit de près, derrière lui. Il ne la remarque pas. Personne ne les remarque jamais. Sauf l’enfant.

Est-ce donc pour cela que ces choses le poursuivent ? A-t-il un pouvoir occulte qui doit être détruit?

L’enfant manque d’entrer en collision avec un piéton, et se reconcentre donc sur son objectif : échapper à l’apparition, et, par la même occasion, au garde qui le poursuit. Passer entre deux étals. Tourner à droite. Se glisser derrière une tenture. Prendre une rue parallèle.

Erreur. Grave erreur. La rue n’est qu’une courte impasse, et déjà le garde apparaît dans l’entrée, sa silhouette se détachant dans la lumière. Il pose ses paumes sur ses genoux, à bout de souffle.
Le garçon profite de ces quelques secondes pour regarder autour de lui, et entreprend d’escalader une façade, mais le garde l’attrape prestement par le pied, et le ramène à lui.

Il a l’air soulagé de le retrouver.
-          Assez couru, halète-t-il. Ta fugue est terminée, je te ramène auprès de…
Il ne finit pas sa phrase. L’homme-ombre est apparue derrière lui, et plaque sa main contre sa bouche. D’un autre, il saisit un poignard et le plante dans le ventre du garde, qui s’effondre lentement au sol.

L’enfant est tétanisé de peur.
Il laisse filer sa dernière chance de fuir. Pour la première fois de sa vie, la peur l’emporte sur sa détermination, et il reste là, bras ballants. Il a tout le temps de regarder l’agonie du garde, un poignard planté jusqu’à la garde dans le ventre. Ce n’est pas une lame exotique, qui aurait pu appartenir à la silhouette. C’est une dague tout à fait classique, comme les courtisans méfiants en glissent souvent sous leur toge. Une dague tout à fait classique, comme il en a une, en permanence, cachée sous son propre oreiller.

Sur le moment, le lien, pourtant évident, lui échappe.

La lance que tient le garde tombe enfin au sol, signe que ses dernières forces viennent de le déserter. L’apparition laisse là le corps sans vie, saisit la lance. De sa poche, elle tire un tube en verre, qu’elle débouche, et en tire un mouchoir. Une odeur caractéristique s’élève dans l’impasse, celle de la gangrène, qu’il connaît pour l’avoir sentie sur les plaies des soldats rentrant du combat.  C’est la promesse d’une mort lente et douloureuse.
L’homme-ombre frotte la lame de la lance avec le mouchoir, puis le replace soigneusement dans son conteneur. La silhouette fait alors un pas en avant, la pointe dirigée vers le garçon. Celui-ci n’a plus nulle part où fuir.

L’attaque ne dure qu’un instant, dans un mouvement vif de la lance.
La lame vient taillader le cou de l’enfant, au côté droit. Le sang coule avec abondance, et vient maculer la tunique du garçon. Il s’effondre, et sa vue se trouble, mais arrive à rester péniblement conscient, juste assez pour savoir exactement ce qui va se passer : Il ne mourra pas, en tout cas pas tout de suite, pas avant qu’un passant ne s’aventure dans l’impasse et trouve la scène du drame, et que l’enfant soit accusé à tort du meurtre du garde. Ensuite le poison pourra l’achever.

De nouvelles formes surgissent soudain, elles saisissent l’homme-ombre qui l’a attaqué. Une clé de bras, et l’homme se voit projeté au sol. A cet instant, l’enfant n’est plus sûr de rien, et sa vue sur la scène est bloquée par une silhouette qui apparaît. Celle-ci semble bienveillante. Elle applique un produit, qui dégage une forte odeur d’alcool. Puis un nouveau produit, totalement inconnu, celui-ci.
A mesure que la douleur reflue, l’enfant se laisse aller.
Celui qui le soigne retire son masque, et l’enfant voit enfin quel visage se cache derrière. Le visage d’un humain, qui saisit la tête du garçon, l’obligeant à le regarder en face. Il lui parle dans sa langue maternelle.
-          Reste avec nous, tout ira bien !
Sa voix est inquiète. Le garçon ferme doucement les yeux.
-          Parle-moi ! Dis-moi quelque chose. Ton nom.
L’enfant balbutie.
-          Alexandre, fils de Philippe II de Macédoine.

Juste à côté, une silhouette murmure dans une langue que l’enfant ne connaît pas :
-          Cette ordure a eu la main lourde. Il n’a pas seulement essayé de l’empoisonner, il a bien failli le tuer sur le coup.
Autour du garçon, les nouveaux hommes-ombres s’affairent. Un d’entre eux s’approche et plante un objet dans le bras du garçon, qui lui fait comme l’effet d’un coup de foudre s’abattant sur son crâne.

-          Ça y est. Il revient, dit l’homme-ombre. Mon garçon, regarde-moi. Tu ne peux parler de ceci à personne. De toutes façons, personne ne te croira. Nous emportons le garde, personne ne saura ce qui est advenu de lui. Quant à celui qui t’a attaqué, il ne te fera plus jamais de mal. Je t’en fais la promesse.
-          Qui êtes-vous ?
La silhouette semble peser ses mots. Au bout d’un temps d’hésitation, elle répond :
-          Nous venons de loin. De plus loin que tu ne peux l’imaginer.
-          J’ai une dette d’honneur envers vous.
L’enfant est inhabituellement solennel.
-          Ne t’inquiète pas pour ça, le rassure l’homme-ombre.
-          Un jour viendra où je paierai ma dette envers vous. Même si je dois voyager jusqu’aux confins du monde pour vous retrouver.
L’homme-ombre soupire, comme résigné.
-          Tu risques de chercher longtemps.

Zone Temporelle Sécurisée : Royaume de Macédoine, Terre, 346 av. JC.
Affaire classée.

vendredi 25 janvier 2013

Ombres - Partie I/II

 

AVERTISSEMENT : Le rapport suivant a été élaboré à partir des témoignages du principal témoin de l’affaire, le condamné lui-même. Devant la subjectivité des informations à notre disposition, ce rapport est donc d’une fiabilité toute relative, et ne saurait avoir de valeur juridique.

Le garçon passe un coin de rue en courant, manque de trébucher contre un tesson de vase qui traîne au sol. Il reprend son équilibre de justesse, et, sans cesser sa course, passe l’arche qui marquait l’entrée de l’artère principale de la ville.
Il court encore quelques instants, esquive une charrette qui passe devant lui, et disparaît entre deux chevaux qui passent. Il n’y a plus que le mouvement continuel de la foule, la poussière que soulèvent les sabots des bêtes de somme, la fumée qui s’élève des cheminées et qui s’efface graduellement dans l’atmosphère.
La journée touche à sa fin. La lumière orangée de ces fins d’après-midi rase la ville, presque horizontalement, entrecoupée par les hauteurs des toits. De longues lignes s’étalent jusqu’aux murs. La poussière en mouvement donne corps à cette lumière immobile, comme hésitant entre l’illusion de l’instant qui fuit, et la certitude du temps immuable.

Deux gardes débouchent de la même rue que le garçon, en courant eux aussi, l’air à la fois inquiet et furieux. Mais l’enfant a disparu. Après quelques secondes de concertation, l’un des deux se dirige vers un homme adossé à un mur. L’homme lui pointe une direction, et le garde reprend sa lance, se remet à courir, tandis que l’autre fait demi-tour.

Le garçon n’est pas loin devant, et, pour être honnête, il n’a pas l’air inquiet. Un passant remarquerait de toute évidence son jeune âge – une dizaine d’années tout au plus. Il est n’est pas encore très grand, d’ailleurs, mais cela ne saurait tarder.
En regardant mieux, un passant verrait ses vêtements de qualité, ses cheveux châtain clair et légèrement bouclés, et même une hétérochromie qui déséquilibre son visage d’enfant. Il a un œil bleu, l’autre est d’un brun assez clair. Il regarde le monde d’un regard profond, et Dieu seul sait ce qui se passe dans sa tête.

Il regarde autour de lui, cherche un chemin dans le mouvement constant des véhicules autour de lui. La voie est libre jusqu’à un atelier de potier, non loin, et juste derrière, une ruelle s’ouvre. Il n’y a pas grand monde, personne n’ira le suivre là-bas.
A sa droite, des enfants de son âge cessent de jouer, et le regardent d’un air vaguement antipathique. Le garde se rapproche, regardant autour de lui. Il n’a pas encore repéré le garçon, mais cela ne saurait tarder. Le garçon se remet en route sans hésiter. Il part dans une direction, puis une autre, quelques secondes plus tard. Avec un peu de chance, les enfants de tout à l’heure le dénonceront et mèneront le garde dans la mauvaise direction.

Il s’arrête soudain. Devant lui, à quelques pas, se tient quelqu’un. Quelque chose. A vrai dire, il ne sait pas exactement ce que c’est. Ce n’est pas la première fois qu’il en voit, mais c’est la première fois qu’il peut les détailler avec autant de précision.
C’est une silhouette à forme humaine, qui semble porter un casque et une armure comme le garçon n’en a jamais vus. Le casque est gris, noir et terne, et couvre l’intégralité de son visage. Il n’y a pas de trous pour les yeux, simplement deux plaques d’une couleur étrange, comme un miroir cuivré. Le reste de son armure est relativement similaire, de cette matière étrange, qui n’est ni d’aucun métal qu’il connaisse.
Mais ce qui fait véritablement frissonner le garçon, c’est sa consistance. La silhouette n’est pas complètement matérielle, on voit à moitié, à travers le corps, les briques du mur juste derrière, légèrement déformées, mais visibles.
L’enfant en a déjà vu. Faute de savoir ce que c’est, il les a appelés les hommes-ombres. Dans la rue, personne ne semble leur prêter attention, et pour cette raison, il se doute que comme d’habitude, il est le seul à les voir.

Les hommes-ombres existent depuis aussi loin que sa mémoire peut l’amener. Il peut les voir depuis toujours, sans jamais en parler à personne. A cinq ans, il se confie à sa nourrice. Elle s’inquiète, mais incapable de les voir, celle-ci croit que l’enfant montre les premiers signes de folie.
Il renonce donc à en parler. Inutile de risquer son avenir entier par ce qu’il voit des silhouettes étranges. Elles ne lui font aucun mal. Elles sont simplement là, de loin, à le regarder. Un jour, une d’entre elle est apparue dans sa chambre, la nuit. Elle s’est approchée de lui, la main tendue, comme pour lui dire quelque chose, puis a disparu. Volatilisée dans les airs.
Il est rare, le reste du temps, que ces apparitions soient aussi claires. Le plus souvent, elles semblent le regarder de loin, à travers ce masque sans expression. Un jour, il voit une ombre sur un toit, assise nonchalamment sur une cheminée. Un autre adossée au rempart.

Le jeune enfant ne perd pas plus de temps à réfléchir. Entre l’homme-ombre et le garde, il a vite choisi, et fait demi-tour, profitant du passage d’une carriole à légumes pour s’y accrocher un instant. Le garde passe à quelques mètres de lui, sans le voir.

L’homme-ombre, en revanche, se met à le suivre, à pas tranquilles, comme s’il avait tout le temps du monde.

***
Le texte était un peu long, je le publie donc en deux fois. La suite dans quelques jours.

samedi 7 juillet 2012

Le Neveu de Rameau

Il y a cinq ou six ans, mon professeur de français m'a offert un livre.
Le Neveu de Rameau, de Diderot.

Je devais être en première.
Il me l'avait confié avec un genre de lueur dans les yeux, comme convaincu que j'y trouverais quelque chose d'unique, de spécial. Je me trompe peut-être, mais aujourd'hui encore, quand je le vois me tendre l'objet, je vois le livre, et son regard.

Ce livre, je ne l'ai jamais lu.
D'abord par flemme. Je l'ai laissé traîner là, sur ma table de chevet, sur mon bureau, dans ma bibliothèque. Je sais qu'il faudrait que je le lise, ce foutu bouquin.

Aujourd'hui, il trône sur mon bureau, entre La Vie de Marianne et Opuscules sur l'Histoire. Deux livres étudiés à la fac, que j'ai pris, lus, annotés, relus, reposés, cent fois au cours de l'année.

Entre les deux, Diderot traîne. C'est une édition sans grand intérêt, probablement publiée quelque part durant les années 70, qui porte l'odeur du vieux papier, et jauni comme un livre qui se meurt.
Il ne se passe pas une journée sans que mon regard se pose dessus. Comme si à tout instant, je pouvais décider de le saisir et de le dévorer.

Je n'y touche jamais.
Je sais que le jour où je me résignerai enfin, je devrai accepter de n'y trouver que les histoires que l'auteur a écrites, et pas celles que je voudrais y lire.