vendredi 11 septembre 2015

Cette fois-ci, je ne suis ni dans un train, ni en Bretagne, pas même rue Marcadet, même si, je l’avoue, dans l’absolu, l’idée ne m’aurait pas déplu. Je suis dans un taxi – un Uber, plus précisément, je rentre de soirée, et nous sommes trois, entassés sur la plage arrière, pour une raison très simple. Maxime est assis sur la banquette, à droite, elle est à gauche et se décale au milieu pour me faire un peu de place.
Le chauffeur me regarde prendre ma place, et me fait, de l’extérieur de la voiture :
- -          Vous savez que je peux vous faire une place à l’avant, si vous voulez.
Je le regarde comme s’il venait de proférer une absurdité, puis me rattrape, de justesse.
-  -         Non, non, ça ira, m’entends-je lui promettre. Ne vous inquiétez pas.
Par ce qu’elle est au milieu, et que j’ai envie, vraiment très envie de m’asseoir à côté d’elle, même si c’est pour dix minutes. Je suis prêt à commettre un double meurtre pour un petit moment passé à bavarder.
Le taxi remonte la rue de Londres, cette rue que j’ai tant faite à vélo, qui me semble si longue, alors que j’ahane entre les barrières de travaux en plastique, que je double, pêle-mêle, les locaux des compagnies d’assurances, ceux de Google, des institutions internationales qui ont trouvé de bon ton de s’installer près du métro Europe, que j’arrive enfin, suant et soufflant, en vue des rails de la Gare Saint-Lazare, en haut, enfin, transpirant mais heureux de me dire que bêtement je n’ai plus, pour rentrer chez moi, qu’un long et paisible faux-plat en descente. C’est idiot mais cette langueur familière, je me prends à la regretter, par ce que je voudrais que pour une fois, le trajet soit un peu plus lent. C’est idiot par ce qu’elle n’est montée dans la voiture que par ce que j’ai promis de la déposer chez elle, et c’est doublement idiot par ce qu’en vélo, j’ai du mal à imaginer où nous aurions pu nous entasser, à part peut-être sur le porte-bagages, à la Amélie Poulain.

Les temps changent, et avec elles, les modalités de l’amour et de la séduction. Avec la mort des clichés de la vieille France émergent ceux des modèles asset-light de San Francisco. Et au lieu de rire et de galérer, tous les deux sur un vélo, on est trois, comme des cons, dans un taxi, à attendre d’atterrir Boulevard Malesherbes.
On est trois, par ce qu’un de mes amis, inconscient, sans doute, de mon désir ardent de le voir rentrer chez lui par ses propres moyens, a suggéré que nous soyons trois à partager la course. Et moi, qui suis timide, qui n’assume rien, qui reste, envers et contre tout, indifférent aux arguments financiers, à plus forte raison quand mon désir pour une femme est en jeu, moi, donc, je ferme ma gueule et j’accepte son offre généreuse.
Du coup, pas deux, mais trois personne, et au lieu de bavarder, de parler de muséographie et Julien Gracq, comme on le fait le plus souvent, on est là, on reste assis sagement, on attend que le taxi nous dépose chez nous, et, surtout, on ferme nos gueules.

-- Mais cette nana… je la connais ?
Il me regarde d’un air perdu. Je peux le comprendre. Je crois que j’ai l’art et la manière de parler de celles qui me plaisent comme si elles étaient l’alpha et l’oméga, comme si ne pas connaître les centres de mon intérêt affectif était une idée profondément anormale.
- -         Je suis à peu près sûr que non.
Je l’aime bien, François, par ce que dans ces moments-là, il a la politesse de ceux qui doutent en permanence, et il me parle d’elle à demi-mots, comme s’il avait honte d’avoir oublié, alors que moi, je suis bien au courant que je lui en parle pour la première fois.
-   -       Et c’est qui ?
-  -        L’ex de Nico. Celui qui est mort il y a quatre mois.
- -         Oh.
- Ça, pour le coup, aucun doute il a oublié. Je ne peux pas non plus lui en vouloir.
-         -  Et… Tu vas la revoir ?
-          - J’y serai amené, j’imagine. On a pas mal de potes en commun.
-          - Tu sais ce que je voulais dire.
Je marque une hésitation, pour le coup.
-          - Je l’aime bien, parviens-je à conclure.
Il hausse les sourcils, tire sur sa cigarette, pour se donner une contenance, j’imagine.
-         -  C’est peut-être pas l’idée du siècle.

-          - Ecoute, mec, t’es gentil, mais c’est pas moi qui fais les règles.

jeudi 10 septembre 2015

Iguazu

C'aurait pu être moi.

Je vois un visage, assez clairement. Un nom. A peine une poignée de souvenirs pour aller avec, que je ressuscite avec difficulté. Je l’ai vu pour la dernière fois il y a plus d’un an, avant de partir en Asie, à l’anniversaire d’une amie en commun.

La dernière fois que je l’ai vu, il fêtait ses trois ans avec sa copine. Aujourd’hui, cela aurait fait quoi – quatre ans ? Cinq ans ? Elle, je lui avais à peine parlé. Lui, en revanche, m’était plutôt sympathique.

Si j’avais su ce qui allait lui arriver, est-ce que j’aurais fait autre chose ? Est-ce que je l’aurais vu un peu plus ? Est-ce qu’on aurait pu être amis, vraiment amis, sous prétexte que la vie est courte ? Je n’en suis même pas sûr.

Encore un peu avant, quelques années plus tôt, je me souviens d’une engueulade. Je m’étais battu avec un de ses amis pour une raison idiote, à son propre anniversaire. Il avait quoi – 18 ans à l’époque ? 19 ans ?  Quand j’ai compris que je n’aurais ni tort, ni raison, j’ai quitté la soirée avec Jules j’ai fini ma bière dans la rue. Ce soir-là, Jules et moi avons fait ce que nous faisons toujours - fumer des clopes et refaire le monde. Si j’avais su, rien n’aurait changé.

Ajoutez à ça une chiée de soirées, par l’intermédiaire de, quelques verres échangés, quelques vannes, des conversations trop lisses, trop classique pour que je décide d’en faire un véritable ami. Et si j’avais su, cela n’aurait rien changé.

Je te vois sauter dans la flotte en rigolant, mec. Je vois tes potes qui te regardent, en rigolant eux aussi. Puis je vois la panique s’installer. Je vois tes potes comprendre que tu as merdé, qu’ils ont merdé. Je les vois appeler les secours en panique. Je vois le mouvement du gyrophare contre les arbres du jardin.

Et quand je te vois passer, dans ce brancard qu’on trimballe à la hâte dans l’ambulance, je vois un visage, et ce visage, c’est mon visage. Par ce que toi aussi, tu étais en échange, à Buenos Aires, pas très loin de moi, finalement. Si on s’était mieux connus j’aurais pu venir te voir. Si on s’était mieux connus, j’aurais pu être là. Et si j’avais su…

Alors j’écris un truc. Par ce que je ne peux plus rien faire pour toi.

Par ce que j’apprendrai à parler de toi au passé.

samedi 22 novembre 2014

Dans ce labyrinthe où mes pensées s'étaient perdues, je n'avais pour tout repère qu'un seul point, une statue immense, surélevée, d'un homme qui me regardait d'un air sévère, et quel que soit le point où mon corps et mes pensées m'entraînaient, il était là, il m'attendait, ainsi je tentai de l'ignorer, de marcher, sans prendre garde au colosse, de chercher ma sortie, et tandis que j'errais, mes idées aussi, se perdaient, j'en étais à me demander si j'étais bien là, s'il était bien réel, cet univers, et si je n'étais pas en tra d'y rêver, à ce labyrinthe, je me demandais lequel, de mes pensées et de mon corps, étaient le plus réel, mais quand le doute devenait trop fort, quand je sentais mon esprit s'enfoncer plus loin dans les méandres de ce labyrinthe, je pensais à une chose, à une seule chose, et c'était l'image de cette fille, et tout d'un coup, je comprenais, que j'étais là, que c'était la seule chose qui m'importât, qu'elle était mon colosse, mon unique point de repère, que quoi que je dise, quoi que je fasse, il n'importait que son visage, la couleur de ses yeux, la cambrure de ses reins. 

J'étais sorti du labyrinthe.